Les ours, la grotte et la chandelle

Robert Wyatt, part one (1090), Brad Mehldau (1999) et Vendredi 13 (2016)

de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval

Le cinéma, celui qui fait battre nos paupières comme les ailes d'un ange, est dédié à l'autre nuit, pas celle qui sert au retour laborieux du jour, mais la nuit sauvée, celle qui protège le feu de ses propres excès, excès des pyromanes qui parfois se font passer pour des pompiers. La flamme d'une chandelle, celle qui éclaire la grotte, le cinéma dont les images protègent la nuit des années d'hiver prolongées en nouvel âge glaciaire. Le cinéma est une chandeleur, le cinéma est un chant de l’ours. Avec le cinéma de la nuit sauvée, la grotte est un asile aux ours qui dorment et rêvent du printemps retrouvé.

Tombes de sommeil

 

(cinéphilie, clinophilie)

 

 

 

 

 

Dans La Blessure (2004), dans Low Life (2011), on s'enferme dans la chambre, on garde le lit comme on tient une forteresse, on dort pour se refaire une santé dans le jardin des morts. Hypnos qui fait le raccord en tenant à distance Éros et Thanatos, ses feuillets sont des battements de paupière, des fondus au noir, des caresses placentaires. Blandine, Carmen et Hussain sont des anges convalescents, des tombes de sommeil. Ils couvent leurs blessures, ils en prennent soin pour ne jamais en guérir. Ils en font un destin, celui des retraits qui font des résistances, des soustractions qui sont des persévérances. La souveraineté, l'inaliénable et l'intraitable, celle de l'expérience intérieure.

 

 

 

Jean Eustache disait du cinéma qu'il nous apprend à savoir faire son lit. Comme on fait son lit, on se couche et comme on fait un plan, on s'y repose en attendant la relève du plan suivant. La cinéphilie a longtemps pu s'apparenter à une forme de clinophilie. Aller au cinéma pour expérimenter un autre sommeil dans les draps froissés des images projetées sur l'écran, celui où les nuits sont blanches et les chats sont gris, momies et mutants, zombies et plantes saxifrages. Blandine, Carmen et Hussain, eux dorment dans l'égalité d'un même sommeil, celui des justes préparant l'éveil, des peuples qui dorment plutôt qu'ils ne font l'histoire puisqu'elle est écrite par les vainqueurs, l'histoire des peuples qui rêvent en prenant leurs rêves pour des réalités diagonales ou parallèles.

 

 

 

Robert Wyatt et Brad Mehldau. Le premier tire de la blessure qui lui a brisé la colonne verticale les mélodies d'une enfance incorruptible, la voix toujours sur le point de se briser mais la brisure ne vient jamais parce qu'elle a déjà eu lieu. Hier il fut volcan en déchaînant des torrents de lave derrière sa batterie. Aujourd'hui il est la flamme d'une chandelle, il glisse dans son melodica des mots inconnus, il y souffle des secrets qui relaient la vérité créole des musiques aimées. Le second a du sommeil plein les yeux, il se soigne avec son piano, ses harmoniques apaisent le manque qui lui ronge encore l'âme. Si loin si proches, ces deux-là au fond se ressemblent. Ils voyagent entre les mondes, fraient dans l'intermonde. Ils arpentent les frontières musicales en leur substituant des seuils, le pop-singer qui incessamment pense au free-jazz, le pianiste jazz qui reprend sans cesse des airs pop.

 

 

 

Robert Wyatt, le Joë Bousquet du rock. Brad Mehldau, le docteur Jekyll du jazz. Ce sont parmi les premiers anges blessés du cinéma de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, parmi les premiers à faire de leur art une manière de couver la blessure, manière aussi de se soigner contre toute idée de guérison. Robert Wyatt dans sa chambre comme un ours hibernant dans sa grotte, Brad Mehldau derrière son piano comme s'il était en train de rêver dans son lit.

 

 

 

Dans ces films de la jeunesse, il y a déjà tout, en vrac, l'amour (Robert Wyatt évoque Alfie hors-champ), la pensée (Brad Mehldau dit qu'il pense sans arrêt, pensant à une chose et à autre chose au même instant, autrement dit il cite par anticipation le Jean-Luc Godard de Éloge de l'amour), l'origine créole et le passage des frontières (entre genres musicaux mais la question est la même pour la fiction et le documentaire), les premiers danseurs noirs (Bill Robinson surnommé Bojangles). Et puis il y a la méthode qui est une manière partagée, celle d'une pratique continuée déliée des rythmes industriels, un modèle d'écriture et d'improvisation pour le retour au cinéma après l'extinction des feux lors de La Nuit sacrée, la reprise du cinéma avec Paria.

 

 

 

 

 

Ni mort ni vivant le cinéma

 

recommence à chaque film

 

 

 

 

 

Klotz et Perceval, chacun de leur film est comme un prototype, un premier film, le film d'un cinéma de la reprise – le cinéma qui reprend, qui recommence, ses origines toujours devant. Si le cinéma est un cimetière, c'est en étant rempli de tombes de sommeil. Les pierres tombales y font les lits des morts-vivants qui, s'ils n'en ont pas fini des rapports de la vie et de la mort, incarnent la souveraine indifférence à toutes les différences.

 

 

 

Le cinéma n'est ni mort ni vivant, le cinéma c'est le non-mort avec quoi la vie toujours négocie. Comme avec un virus qui n'est ni mort ni vivant comme François Jacob l'a montré.

 

 

 

 

 

Chandeleur, chant de l’ours

 

 

 

 

 

Robert Wyatt, part one (1990) et Brad Mehldau (1999), ces documentaires ont le privilège de la jeunesse qui brûle tout de suite ses cartouches. On se demande en effet s'il n'y a pas dans ces opus peu vus, des commandes longtemps oubliées dans les tiroirs de la télé, quelques vérités qui ont peut-être échappé à la jeunesse de qui les aura sans le savoir portées. Le passeur de témoins découvrirait alors qu'ils ne délivrent leur message qu'après coup, cet après coup dont le temps est le futur antérieur. L'après coup qui aura par exemple été donné avec Vendredi 13 (2016) où l'émission de radio du journaliste rock Michka Assayas offre ses chansons comme autant de chandelles allumées pour mémoire des brasiers du dehors, Bataclan alors transformé en film d'horreur, concert rock devenu charnier.

 

 

 

Vendredi 13 est une chandeleur. Sait-on cependant que la fête chrétienne de la présentation de Jésus au Temple 40 jours après Noël a tenté d'en étouffer une autre, fête païenne dédiée aux ours, avec travestissements et transgressions sexuelles autorisées, ces animaux qui symbolisent la royauté et le renouveau, qui font figure d'initiateur sexuel et hibernent le temps de laisser passer l'hiver ? Robert Wyatt, son visage est éclairé par la flamme d'une chandelle, c'est un ours qui hiberne comme hiberne autrement Brad Mehldau dans le refuge de son piano. L'asile, salle de cinéma ou émission de radio, est une grotte aux ours qui passent l'hiver avant de sortir, le printemps retrouvé. L'asile du squat pour Blandine, celui de la chambre close pour Carmen et Hussain. Plus tard la Jungle de Calais, tous avatars de la camera oscura.

 

 

 

La flamme, celle de l'ours. Dans les régions montagneuses comme les Alpes, les Ardennes et les Pyrénées, la Chandeleur s'appelle la « Chandelours ». Le chant de l’ours indiquerait ainsi la survivance du culte de l'ours que l'église catholique a tenté d'éradiquer. L'ours, animal du carnaval - c'est déjà le Brésil de Nous disons révolution. L'ours qui est le secret du nom de Blaise comme l'ours à la patte gangrenée de Paria. L'ours Michka des histoires du Père Castor et Michka Assayas serait alors notre Père Castor en histoires du rock. Et Nicolas avec sa toque en astrakan, la même que porte cet ours de Lou Castel dans La Question humaine (2007), à quel animal ressemble-t-il donc ?

 

 

 

Le cinéma, celui qui fait battre nos paupières comme les ailes d'un ange, est dédié à l'autre nuit, pas celle qui sert au retour laborieux du jour, mais la nuit sauvée, celle qui protège le feu de ses propres excès, excès des pyromanes qui parfois se font passer pour des pompiers. « Je suis la flamme d'une chandelle » : la phrase de Gabriele D'Annunzio a longtemps fait rêver Gaston Bachelard, elle est la seule dont Pier Paolo Pasolini disait vouloir se souvenir de l'auteur du Feu. La flamme d'une chandelle, celle qui éclaire la grotte, le cinéma dont les images protègent la nuit des années d'hiver prolongées en nouvel âge glaciaire (cela, les chansons de Joy Division l'auront toujours déjà annoncé).

 

 

 

Avec le cinéma de la nuit sauvée, la grotte est un asile aux ours qui dorment et rêvent du printemps retrouvé. On est sûr qu'il ressemblera au sourire de Blandine, à celui de la petite Néfertiti à la fin de Nous disons révolution.

 

 

 

10 décembre 2021


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