La Maman et la Putain (1973) de Jean Eustache

Après la tombe

La Maman et la Putain est le film de l'ami qui crie au secours et que l'on n'entend pas, qui crie que l'amour est mort et que l'on n'entend pas, qui crie que Paris est mort et que l'on n'entend pas, qui crie que la Nouvelle Vague est morte et que l'on n'entend pas, qui crie qu'il est déjà mort et que l'on n'entend pas, qui crie que l'on est tous déjà mort et que l'on n'entend pas.

Jean Eustache est un primitif, c'est Lumière qui vient à la parole comme un enfant. Jean Eustache est un ethnographe du proche, le Pagnol de la tribu germanopratine avant sa disparition. Jean Eustache est un astrophysicien, Mai 68 est un astre qui rayonne comme une étoile morte. Jean Eustache est un barbare, l'héritage de la Nouvelle Vague s'achève avec lui. Jean Eustache est le dernier poète baudelairien, qui hait le vrai au nom du faux, qui aime Paris qui n'est que ruines. Jean Eustache est un péripatéticien, il parle comme il marche, disant la vérité en faisant le trottoir : la vie est une maladie dont la mort nous guérit.

 

 

 

Faire un film comme si c'était le premier et le dernier, comme on sacrifie un coq à Esculape.

 

 

 

(Jean Eustache est un traître, le germanopratin d'adoption a dans son dos ses origines provinciales et ouvrières, c'est pourquoi il filme à reculons, dans le dos de l'époque quand la libération sexuelle est une profanation de l'amour, jusqu'à l'ultime trahison qui est se donner la mort, le don étant un poison, un pharmakon – une balle tirée dans le cœur est au moins la preuve que l'on en avait un)

 

 

 

La Maman et la Putain est le film de l'ami qui crie au secours et que l'on n'entend pas, qui crie que l'amour est mort et que l'on n'entend pas, qui crie que Paris est mort et que l'on n'entend pas, qui crie que la Nouvelle Vague est morte et que l'on n'entend pas, qui crie qu'il est déjà mort et que l'on n'entend pas, qui crie que l'on est tous déjà mort et que l'on n'entend pas. La critique est aveugle d'être aussi sourde, elle n'entend pas ce que ses oreilles lui font voir, il est vrai qui fait si mal.

 

 

 

Faire avec Lumière un remake de L'Aurore pour y faire tomber le crépuscule.

 

 

 

(La Maman et la Putain, son auteur ne peut avoir d'héritiers, il se refuse au legs en se dédiant aux enfants terribles qui n'ont ni ascendance ni descendance, d'aucune généalogie – si, il y a une descendance, en fait une descente dans le souterrain : Laennec, l'hôpital est un château murnalcien et sa maîtresse, un vampire préraphaélite)

 

 

 

La Maman et le Putain est un monument pour autant qu'il est un monolithe, un monolithe pour autant qu'il est un tombeau, calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur (Mallarmé parle du film aussi). Le rêve d'un homme qui aurait voulu que le cinématographe reste un gramophone, qui a rêvé d'être le Piaf, Fréhel ou Damia de son temps, sauf qu'il n'y a plus de temps.

 

 

 

Le cinéma, dit Alexandre, devrait nous apprendre à faire son lit. Comme on fait son lit, on se couche. La couche du mort, clinophilie radicale. Le film de Jean Eustache est son catafalque.

 

 

 

Voir La Maman et la Putain et comprendre qu'il nous faut moins tenter de vivre que de revivre. Après la tombe, on se lève moins qu'on se relève – d'entre les morts qu'il faut protéger des vivants.

 

 

 

11 juin 2022


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