Juste sous vos yeux (2021) de Hong Sang-soo

Mince

On a longtemps goûté au cinéma de Hong Sang-soo comme on y boit du soju sans satiété. Et puis le soju s'est adouci, et plus son goût a davantage tiré du côté du Bubble Tea. C'est un amollissement fatal au désir, le lent dégrisement d'un cinéma qui a fait le choix du lounge en demandant au spectateur de faire toujours plus le job. Mince : le mot s'impose quand on n'a plus rien d'autre à dire que zut au médiocre.

 

Hong Sang-soo est un mauvais zen en se complaisant à retourner l'indifférence contre elle-même. L'apurement des comptes l'emporte dans l'épurement des contes, la petite monnaie qui n'arrive même plus à valoir comme petites coupures. Mince alors.

Bubble Tea

 

 

 

 

 

On a longtemps goûté au cinéma de Hong Sang-soo comme on y boit du soju sans satiété. Les ivresses y distendaient alors les durées en faisant éclater à la surface des tables bien remplies des affections mal négociées ou dégrossies, crépitant de non-dits dont l'épanchement brouillait la ligne de flottaison départageant les virtualités. Au ras des tables, entre les verres, bouteilles et assiettes, toute une sous-conversation parce qu'il s'agissait toujours au fond de faire tout un plat de profondeurs insoupçonnables. Et inhabitables. La diaphanéité avait de ces amertumes, alors.

 

 

 

On se souvient de la trace fantomale des avortements imprégnant les nuages peints par l'artiste exilé à Paris de Night and Day (2008), on pense aussi aux effets subtils d'un racisme crypté dans Haewon et les hommes (2013), on songe encore à l'hypothèse insistante du suicide dans Seule sur la plage de la nuit (2017).

 

 

 

Et puis le soju s'est adouci, et puis son goût a davantage tiré du côté du Bubble Tea. L'alcool a progressivement laissé place en effet au thé au lait dont les perles sont de tapioca, gélatineuses et blanchâtres. C'est un amollissement fatal au désir, un lent dégrisement amplifié dans la foulée du Jour d'après (2017), avec la succession des films qui effacent l'infra de l'infra-mince de Marcel Duchamp pour ne plus laisser que du mince, fini le feuilleté. Le mince est ce qu'il reste alors, qui n'est pas l'épurement des haïkus de l'ineffable des sentiments mais l'apurement des comptes d'un petit commerçant dont les contes de cinéma sont garants.

 

 

 

Mince est un mot ambivalent, il ne faudrait pas l'oublier, qui dit la sveltesse autant que la médiocrité (et sous sa forme interjective, mince indique la surprise tout en évitant de dire merde aussi), en ayant pour origine la petite monnaie (minuta) du latin médiéval.

 

 

 

 

 

Lounge

 

 

 

 

 

Cela se voit, juste sous nos yeux. Preuve encore avec Juste sous vos yeux dont le titre est l'attestation gentiment paradoxale d'une vérité qui ne s'offusque pas de ne pas être offusquée. La moderne invitation pour le spectateur à faire la moitié restante du chemin du sens est de moins en moins tenable quand, à la poignée de mains, on substitue une vacance de poste pour chargé de mission. L'anartiste (Duchamp, encore) nous invite ainsi, et pour l'énième fois, au comptoir du petit commerce en demandant de nous occuper un peu trop du service. Le travail du spectateur s'apparente alors, toutes choses égales par ailleurs, à celui du consommateur dont le travail gratuit représente pour le capitalisme une aubaine face à la baisse tendancielle du taux de profit.

 

 

 

On reconnaît le côté lounge ou « troisième lieu » du cinéma de Hong Sang-soo. Facile alors d'y entendre les slogans du moment : venez comme vous êtes, installez-vous dans le fauteuil et faites comme chez vous, servez-vous, faites un peu ce que vous voulez, on s'occupe du reste. Le reste étant le bon profit tiré selon le principe de la boucle récursive de la pléthore routinière des louanges qui suivent la validation festivalière d'un cinéma que l'on critique moins qu'on l'évalue selon les critères d'un site comme Tripadvisor.

 

 

 

Et que l'on cesse enfin d'évoquer avec systématisme Cézanne et Eric Rohmer, deux influences certes revendiquées, parce qu'il y a loin, tellement, entre les couleurs qui font rencontrer le cerveau avec l'univers du premier et, pour le second, la liberté qui n'est pas qu'affaire de narration et ses variations, mais l'enjeu de la forme qui est une pensée rejouée à chaque coup de dé du réel à l'idée.

 

 

 

 

 

Mauvais zen

 

(l'indifférence à l'indifférence)

 

 

 

 

 

Une fois donc que l'on a cessé de confondre soju et Bubble Tea, on reconnaît volontiers que Juste sous vos yeux est un tout petit peu plus consistant que le précédent, le mal nommé Introduction que l'on aurait plutôt intituler Conclusion. D'abord, les acteurs retiennent le regard : Kwon Hae-hyo pour la cinquième fois depuis In Another's Country (2012) dont la bonhomie rédime les petites lâchetés coutumières ; et la nouvelle venue Lee Hye-young dont la maturité est un mélange de cristal et de fumée. La patauderie assumée des zooms sait aussi désœuvrer le plus-de-voir qui lui est structurellement attaché pour déboucher sur un bout de ruelle pluvieux où ce qui s'échange tient d'un secret promis à ne jamais être éventé.

 

 

 

Et puis il y a la bulle d'entre les bulles, celle qui ne doit pas crever en s'apparentant à un noyau coincé dans la gorge, une autre promesse qui est la mort d'une actrice entre deux âges dont l'hypothèse, même si elle reste en l'état indécidable, fait lever le désir d'un réalisateur pour le lendemain l'anéantir.

 

 

 

La boucle n'est pas un cercle, le bouclage induit aussi son contraire. L'actrice qui revient au pays et sa jeune sœur sont deux rêveuses et le spectateur, blotti entre les deux bulles d'un même sommeil qui fait bon accueil au sien, a toute latitude alors pour expérimenter les leçons éternelles de la pensée zen où tout s'équilibre, rêve et réalité, rêve de l'une ou rêve de l'autre, faux et vrai. Que l'actrice dise vrai, ses mains que caresse son ventre, ses petites prières personnelles, son retour dans la maison d'enfance du quartier d'Itaewon, tout cela en attesterait, ou bien qu'elle dise faux en croyant bon de relayer le nom du bar où elle rencontre le réalisateur, qui s'appelle Roman, tout cela est indifférent – d'une indifférence zen. La zénitude permet ainsi de sauver les apparences en laissant à l'héroïne un secret où mort professionnelle, mort hypothétique et maladie coïncident.

 

 

 

Le mode grammatical préféré du zen serait moins le conditionnel que le subjonctif qui, autre paradoxe, n'existe pas en coréen parce que tout y serait hypothétique.

 

 

 

Il reste alors au spectateur à trancher (le film est modeste et grand ou bien il est juste nul, cela est indifférent) ou à s'y refuser. Le refus est tantôt un méta-choix, le choix du choix, tantôt le contraire et, là encore, l'indifférence règne. Mais il faut faire attention, l'indifférence est dangereuse. Le mauvais zen est celui qui retourne l'indifférence contre elle-même. Le problème restant toujours qu'une œuvre d'art digne de ce nom a pour essence de construire une différence. Quand l'apurement des comptes l'emporte dans l'épurement des contes, la petite monnaie n'arrive décidément plus à valoir comme petites coupures. Mince alors.

 

 

 

30 septembre 2022


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