A la merveille

"Échapper à l'horreur. Court traité des interruptions merveilleuses"

(Frédéric Neyrat, éd. Lignes, 2017, p. 77)

L'horreur, l'horreur. L'horreur est à la répétition, qui épuise les possibles en empêchant l'advenue de l'impossible. Y échapper consiste selon le philosophe Frédéric Neyrat à interrompre la continuité catastrophique de l'Histoire. L'interruption est alors merveille, l'interruption est alors révolution.

Kurtz à la fin d'Au cœur des ténèbres l'a dit et il l'a répété dans Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola : « L'horreur, l'horreur ». L'horreur est ce qui se répète, l'horreur est à la répétition comme le tueur en série des gialli de Dario Argento. Interrompre l'horrible possibilité de la répétition est l'événement. En désactiver les désastres est l'impossible advenu : l'interruption est alors merveille. Theodor W. Adorno le notait déjà ainsi : « La négativité absolue n'étonne plus personne, elle est prévisible ». C'est pourquoi, dans une époque aussi prévisible que les horreurs qu'elle programme, l'interruption de la répétition semble devenue impensable – l'impensable même (p. 17).

 

 

 

L'horreur est extrême, son interruption radicale. L'extrémité est désastreusement prévisible, merveilleusement imprévisible est la radicalité.

 

 

 

La merveille consiste par exemple à échapper au « lovecraftisme spéculatif » dont Alien (1979) de Ridley Scott et The Thing (1982) de John Carpenter demeurent en cinéma deux chefs-d'œuvre incontestables. Michel Houellebecq est avec quelques autres l'un des promoteurs du lovecraftisme spéculatif mais en témoignant de leur impuissance volontaire à ne pas envisager autre chose que l'horreur, dévisageant l'Autre comme strict objet d'épouvante (p. 14). On peut cependant s'autoriser à penser en désirant poser l'antécédence du merveilleux par rapport à l'horreur : « Au commencement est l'interruption » (p. 18).

 

 

 

La « dialectique asymétrique de l'horreur et du merveilleux » affirme ainsi : 1) la primauté de l'interruption sur la répétition ; 2) la moindre puissance de l'horreur face au merveilleux ; 3) la possibilité de se soustraire à l'horreur qui consiste à épuiser toutes les possibilités ; 4) ainsi que le rapport de non-identité entre l'horreur qui est répétition épuisant les possibles et du merveilleux qui, en interrompant l'horreur, est l'impossible advenu. Le dehors est merveilleux qui sauve et relève un dedans en voie d'atonie et d'asphyxie, d'intoxication et d'obstruction, de saturation et d'implosion.

 

 

 

La philosophie de Frédéric Neyrat a pour geste politique celui de penser une interruption fondatrice. C'est pourquoi elle exige l'impossible dès lors qu'il s'oppose à l'épuisement désastreux des possible qu'est l'horreur. « (...) là où le merveilleux manifeste l'impossible, l'horreur l'extermine et requiert l'épuisement du possible » (p. 21). Philosopher consiste ainsi à penser la désobstruction du champ des possibles pour restaurer la condition de possibilité de l'impossible, ce surgissement d'abîme qui, pour Alain Badiou, se nomme événement.

 

 

 

 

 

Neuf propositions neuves pour se soustraire à l'horreur

 

 

 

 

 

Proposition 1 : « Tout commence par un surgissement d'abîme » (p. 25). Comme chez Hannah Arendt, le commencement autorise tous les recommencements. Tout commencement recommence le commencement originaire en respectant une tension dialectique qui, en tenant autant à la finitude des choses qu'à l'infinité de l'être, en réfute la compacité. L'immanence n'est creusée par cette dialectique que pour être surélevée.

 

 

 

Proposition 2 : « Le surgissement d'abîme est l'être en ce qu'il a d'étonnant » (p. 26). L'étonnement est au principe de la philosophie, Socrate dans le Théétète y insiste. Descartes a rappelé plus tard qu'il faut entendre dans l'étonnement un tonnerre étymologique, un foudroiement originaire invitant à l'admiration face aux choses en tant qu'elles sont telles et pas autrement. L'étonnement répond subjectivement à l'énigme objective de l'être. Le sublime kantien est dans cette configuration philosophique inopérant puisqu'il sépare catégoriquement une raison réelle mais limitée et une nature qui se soustrait à sa mesure. L'abstraction n'en demeure pas moins une arme de combat pour la sensibilité et la pensée en servant de « bélier métaphysique dont la fonction est de désobstruer ce qui empêche de sentir » (p. 29).

 

 

 

Proposition 3 : « L'exologie est l'étude de l'énigme que constitue l'existence en abîme » (p. 28). Si l'ontologie est la science de l'être, l'exologie serait celle de l'être comme abîme et surgissement. Distinguée de l'être, l'existence n'est plus seulement facticité selon Martin Heidegger, mais altération et différenciation de l'être. L'éternel retour de la différence dans l'identique. L'impossible qui émerveille en surgissant du possible et son épuisement programmatique.

 

 

 

Proposition 4 : « L'énigme de l'univers a deux versants, celui du merveilleux et celui de l'horreur » (p. 30). C'est que le sans-fond au commencement de l'être comme au fondement de ses recommencements est une dyade originaire. La dialectique de la nuit du monde effrayante et de la libération absolue est celle de la répétition et de l'interruption, du fini et de l'infini, de l'horreur et de la merveille – Georges Bataille et André Breton. En passant, on ne devrait pas s'étonner que les deux voisinent assez bien dans le cinéma de Steven Spielberg. À moins de penser que le merveilleux spielbergien le soit moins que féérie. Comme l'énigme s'oppose au mystère (divin), le merveilleux se distingue du miraculeux (trop religieux) en se séparant également du féérique qui essaie de le recouvrir pour en neutraliser la radicalité. « Le féérique recouvre le trou du réel ; tandis que le merveilleux perce l'être à partir de la puissance du réel » (p. 42).

 

 

 

Proposition 5 : « Le merveilleux est l'impossible demeuré impossible » (p. 32). Le site merveilleux de l'impossible demeuré impossible est pur événement, détonnant comme l'éclair, miracle aurait dit encore Georges Bataille. Une fois disparu du champ de l'apparaître, le site devient contre-site en exerçant des persistances et des résonances qui promettent des suites. Des constructions fidèles (Alain Badiou), des agencements créateurs (Gilles Deleuze), des formes de vie (Giorgio Agamben). Parce qu'il est ontologiquement incomplet, le site est un commencement qui se mesure par les recommencements qu'ils autorisent. « Loin d'être la production d'un objet supplémentaire dans le monde, le merveilleux fait apparaître dans le monde ce qu'il devrait être ou aurait pu être. (...) C'est donc comme forme de l'impossible demeuré impossible que le merveilleux fait énigme, et hante suffisamment le monde pour que ceux qui l'avaient oublié aient la chance de le rencontrer à nouveau » (p. 35).

 

 

 

Proposition 6 : « L'horreur se révèle toujours rétroactivement possible » (p. 36). La doxa impose que le merveilleux relève du possible et l'horreur de l'impossible. Contre l'horreur prévisible et répétitive comme la pulsion de mort, le merveilleux est l'événement d'un surgissement imprévisible comme la vie. L'horreur s'avère dans l'analyse de ses enchaînements rétroactivement possibles tandis que le merveilleux s'arrache à l'ordre des liaisons en interrompant les chaînes de causalité.

 

 

 

Proposition 7 : « Possible indéfiniment, l'horreur est ce qui se répète » (p. 38). « L'horreur, l'horreur », l'horreur des serial killers et des tueurs immortels des slashers apparentés aux yuppies de Wall Street dans American Psycho (1991) de Bret Easton Ellis. Le cinéma d'horreur demeure le genre cinématographique par excellence des extrémités de la répétition que rien n'interrompt et dont la non-interruption indique qu'elle est une fatalité, une horreur fatale et nécessaire.

 

 

 

Proposition 8 : « Ce qui se répète dans l'horreur est le réel, qui s'interrompt dans le merveilleux » (p. 39). Dans une perspective lacanienne, le réel ne tient ni à l'identité imaginaire ni à la différence symbolique en relevant de l'écart antagonique entre les deux. « (...) on pourrait dire que le réel c'est le trou ; que le symbolique est le bord-du-trou ; et que l'imaginaire est le bouche-trou » (p. 40). Si le réel est équivalent de l'impossible, c'est en étant divisé : le réel qui revient toujours à sa place est l'impossible substantiel, négativité brute. Dialectiquement, sa relève se dit l'impossible événementiel quand ce qui fulgure participe non pas à l'obstruction du monde mais à sa désobstruction. Si l'horreur est le retour de l'impossible substantiel, le merveilleux est l'impossible événementiel. Reposant sur certains acquis théoriques lacaniens, la conception du réel par Frédéric Neyrat s'oppose cependant à celle d'un penseur comme Slavoj Žižek puisque, chez le philosophe slovène soucieux de dialectiser Hegel par Lacan et inversement, le réel en tant qu'il est non symbolisable nomme l'écart relationnel et différentiel, écart parallactique et, partant, non substantiel, à l'intérieur même de l'ordre symbolique. Une grande image cinématographique de l'impossible événementiel est, dans La Jetée de Chris. Marker, le visage d'Hélène Châtelain qui s'éveille et nous regarde en émergeant de la fixité interrompue des photographies. « C'est la vie qui, dans sa brève continuité, fait figure d'interruption » (p. 42).

 

 

 

Proposition 9 : « L'imaginaire littéraire donne lieu à l'irréalisé » (p. 44). L'irréalisé signifie deux choses radicalement distinctes : l'irréalisable qui ne cesse pas de se réaliser en épuisant le possible et en exterminant l'impossible (l'horreur, le désastre) ; la possibilité qui demeure non réalisée mais dont la proximité transit l'être (l'art comme la littérature fait exister ce qui ne l'est pas). On peut avancer l'hypothèse que l'imaginaire littéraire et monstrueux d'un Lovecraft aurait tempéré, sinon désœuvré peut-être certaines de ses tendances racistes. On peut suivre Frédéric Neyrat quand, après Jacques Rancière, il postule que la fiction moderne en tant qu'elle est non hiérarchique porte à l'existant une « démocratie littéraire » quand la démocratie est, radicalement, l'impossible qui ne cesse pas d'être exterminé (p. 46). Non hiérarchique, la démocratie l'est en refusant dans son rapport à la totalité de subordonner les parties au tout en promouvant des totalités non réconciliées et déchirées qui se soustraient à toute totalisation. « Notre tâche est de libérer la soustraction afin qu'elle envahisse le monde » (p. 48).

 

 

 

 

 

Quelles merveilleuses figures de l'impossible

 

(amour, beauté, bien, folie, poème, réveil, sauvagerie)

 

 

 

 

 

Pour Lacan, l'amour consiste à donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. C'est ainsi que la rencontre amoureuse tient de l'impossible en interrompant la répétition circulaire des pulsions de mort. La conservation égoïste de l'animal humain est désœuvrée au profit du sujet de l'expérimentation hasardeuse du monde du point de vue de la différence. La perspective du Deux pour parler comme Alain Badiou rapporte chaque rencontre amoureuse à l'origine du monde. Voilà la dimension naissancielle de l'amour pour citer à nouveau Hannah Arendt.

 

 

 

Le romantisme supérieur de Charles Baudelaire consiste à plonger dans l'abîme de l'inconnu au nom de l'inconnu et du beau qui ne s'épuise pas. « Décomposer la décomposition est alors la seule merveille » (p. 53). La décomposition de la décomposition est beauté. La beauté est convulsive (André Breton) en mettant au défi l'autorité (William Carlos William). Le poème en est l'attestation formelle en tant qu'elle est « l'inscription mesurée de l'impossible » (idem). L'irréalisé est ce qui dépose dans le proche le lointain plutôt qu'un irréalisable hors d'atteinte, présence indicielle (Pierre Reverdy), lumière en ce monde qui est le monde (Georges Oppen).

 

 

 

Du beau au bien il n'y a qu'un pas, celui de Socrate à Platon, bien « suressentiel » en tant qu'il est une scansion, « l'Un-en-Moins » qui excède l'enchaînement des idées en témoignant de l'impossible (p. 55). Si le mal est absence de vergogne et de retenue dans l'injustice, le bien est précisément retenue comme c'est le retrait (heideggerien) de l'être dont la contraction permet d'ouvrir un monde. Le mal n'est pas fou mais horriblement répétitif, automatique, programmatique. C'est le bien au contraire qui est folie et il y faut un sujet qui expérimente l'écart l'arrachant des pièges normatifs du surmoi pour le rendre disponible à la nouveauté de ce qui arrive et de celui qui vient. Noyau de folie, noyau d'inhumain dans le genre humain, sauvage au sens où la sauvagerie se comprend moins comme dévastation pulsionnelle que comme un transcendantal de l'univers, extravagance de la nature, « sauvagèreté » rappelant le « sans-loi » de notre condition (p. 56).

 

 

 

« Lorsqu'on rêve qu'on rêve, le réveil est proche » disait Novalis et on y pense encore devant la troisième saison de Twin Peaks de Mark Frost et David Lynch. Le rêve est potentialité provoquant le réel, part rétive à à toute interprétation, antichambre de l'inconscient – « ombilic du rêve » (Freud). Le réveil suit, « synthèse de la conscience du rêve et de la conscience éveillée » en suivant Walter Benjamin (p. 58).

 

 

 

 

 

Katechon et révolution

 

 

 

 

 

Comme l'a bien vu Jean-Jacques Rousseau, le peuple n'a rien de substantiel mais dépend d'une décision souveraine. La liberté est radicale, la liberté est folie, la liberté est négativité parce qu'elle se fonde sur une absence de fondement, sur une destitution originaire. C'est pourquoi est inepte, à propos de la Révolution française, la séparation idéologique entre 1789 et 1793 en excluant la Terreur qui demeure, malgré tout refoulement et toute forclusion, un moment constituant de cette destitution originaire. La souveraineté est un pur acte décisionnaire, une création révolutionnaire ex nihilo, un surgissement d'abîme contre lequel la nation s'est imposée dans l'histoire moderne en jouant le rôle de signifiant immunitaire.

 

 

 

Le totalitarisme est une entreprise historique d'extermination de l'impossible, d'anéantissement de la politique comme impossible événementiel, incalculable et créateur, imprédictible et spontané - de l'impossible comme merveille. Si « tout est permis » est l'énoncé du nihilisme depuis Dostoïevski, « tout est possible » est celui du totalitarisme en portant atteinte à l'existence elle-même, autrement dit « au principe transcendantal de l'exister » (p. 64). L'horreur totalitaire est répétition automatique du désastre, la destruction industrielle de l'individualité et, par conséquent, l'extinction de la faculté des commencements promettant des recommencements. Faculté miraculeuse pour Hannah Arendt, merveilleuse pour Frédéric Neyrat.

 

 

 

Le fascisme historique et ses avatars contemporains s'obstinent à représenter un déni du caractère non substantiel du peuple. Une autre logique du déni, au carrefour de la lutte des classes et de l'écologie politique, prend la forme biopolitique caractérisant le projet d'une bourgeoisie transnationale qui veut transformer en profondeur l'environnement pour faire de la planète une sphère (d'insulation autistique préciserait Peter Sloterdijk), une bulle d'économie qui n'aurait plus de compte à rendre à la nature. Le capitalisme épuise ainsi tous les possibles en asphyxiant la Terre et c'est en cela qu'il a une propension totalitaire en subsumant sous la finitude marchande l'infinitude du monde.

 

 

 

L'interruption de l'horreur automatique et programmatique de la répétition a pour nom politique la révolution. Comme l'étonnement répond subjectivement à l'énigme objective de l'univers, l'enthousiasme est la modalité affective du merveilleux révolutionnaire, « surgissement politique de l'inédit » (p. 68). Refuser l'extermination du possible comme le sacrifice de l'impossible consiste à sauver le passé afin de soustraire le présent de la répétition et, ainsi, lui redonner de l'avenir. Sauver le passé ne signifie pas de reproduire à l'identique dans une optique conservatrice, mais de le restaurer au sens où le passé ouvert à l'infinité de ses reprises contient la promesse d'une demande de justice en attente de réalisation, demande irréalisée. Lecteur de Proust, Benjamin pose que si « un événement vécu est fini », « un événement remémoré est sans limites » (p. 71). « La remémoration peut transformer ce qui est inachevé (le bonheur) en quelque chose d'achevé, et ce qui est inachevé (la souffrance) en quelque chose d'achevé » (p. 72).

 

 

 

Rappeler au passé qu'il est incomplet en contredisant sa finitude ouvre une discontinuité dans le présent en permettant à la souffrance de ne pas être le dernier mot. Et au bonheur d'être le mot suivant.

 

 

 

L'interruption est révolutionnaire, l'interruption est katéchonique. En relisant la Deuxième épître aux Thessaloniciens de Paul mais aussi Thomas Hobbes, le juriste conservateur allemand Carl Schmitt définit le katechon des premiers Pères de l'Église comme « la puissance qui retient » la venue de l'Antéchrist, autrement l'arrivée du mal en le retardant. En démontrant avant Giorgio Agamben que les catégories politiques modernes demeurent des concepts théologico-politiques, la puissance katéchonique appartient pleinement à l'État et son empire dont la continuité doit empêcher l'impossible dont l'événement peut l'interrompre. D'un point de vue réactionnaire, le katechon consiste à empêcher l'advenue d'un peuple révolutionnaire qui représente pour lui l'équivalent de l'Antéchrist pour l'Église catholique. D'un point de vue révolutionnaire, le katechon nomme « l'irruption politique du dehors capable de mettre un terme à l'horreur du présent » (p. 75).

 

 

 

Si le marxisme a encore un avenir en permettant de penser l'événement d'un peuple révolutionnaire et d'y participer, c'est en se soustrayant au paradigme eschatologique d'un Toni Negri qui croit encore au développement nécessaire du communisme résultant des progrès du capitalisme. Et en lui préférant un paradigme katéchonique si et seulement si le katechon est dialectisé, divisé entre katechon réactionnaire et katechon révolutionnaire. « La question est de savoir si l'on peut faire servir le katechon à autre chose que cette conservation. Cela n'est possible qu'en incorporant le katechon à une proposition révolutionnaire ayant pour enjeu l'advenue sans délai de la justice toujours manquante. Seule l'exigence de justice brise le carcan du katechon » (p. 74-75).

 

 

 

13 février 2021


Commentaires: 0