De la conquête (2022) de Franssou Prenant

Coloniser, exterminer, grand-remplacer

De la conquête est un film de Franssou Prenant, son plus contemporain et le plus brûlant. Il montre comment le présent est remué, de part et d'autre de la Méditerranée, par l'hystérèse des faits historiques. L'hystérie française concernant l'Algérie y trouve l'un de ses foyers dans les effets d'hystérésis d'une origine refoulée, un crime contre l'humanité.

 

Le contemporain est anachronique, présent et passé s'y succèdent moins qu'ils coïncident sans cesser d'être disjoints. Le contemporain est explosif. Il dit le crime est partout. Il répète le crime est partout, en voyant avec le même élan de la disjonction comment un peuple aura réussi à survivre au programme de son anéantissement.

 

Il n'y a pas un plan signé Franssou Prenant où, dorénavant, ne se ferait pas sentir la résonance du discours colonial assumant l'horreur de son projet. Le paradis perdu de l'enfance a des cavernes où vivent des dragons. L'enfance les voit et les affronte.

 L'histoire,

 

ses ruines monumentales, ses antiquités, sa critique

 

 

 

Dans sa Deuxième Considération inactuelle sous-titrée De l'utilité et de l'inconvénient de l'histoire pour la vie (1874), Friedrich Nietzsche distingue trois types d'histoire : une histoire monumentale appropriée aux hommes d'action ; une histoire antiquaire cultivée par les esprits conservateurs et pieux ; une histoire critique, enfin, désirée par les opprimés révoltés par un passé qui continue de les écraser. L'histoire antiquaire domine la culture qui fait à la télévision publicité de ses marchandises saturant les vitrines des librairies. L'histoire monumentale, elle, exhibe son butin sur les places des capitales, ainsi de l'Obélisque de Louxor érigée en 1836 au centre de la place de la Concorde. Ses trésors sont les ruines monumentales d'un empire qui ne manque ni d'antiquaires plébiscités par les vieux conservateurs, ni de combattants zélés dans les rangs des nouveaux réactionnaires.

 

 

 

L'histoire critique, elle, est plus rare et, minoritaire, elle n'en est que plus nécessaire. En sciences humaines, cela donne deux ouvrages d'Olivier Le Cour Grandmaison, discutés et passionnants, Coloniser, exterminer. Sur la guerre et l'État colonial (éd. Fayard, 2005) et La République impériale : politique et racisme d'État (éd. Fayard, 2009). Au cinéma, cela donne Main pour main (2019) de Juliette Achard et Ian Menoyot qui passe par la peinture de Manet pour penser la violence du IIIème Empire, du Mexique à la France contre la Prusse et la Commune qui s'en est suivie. Cela donne aussi Madame Baurès (2019) de Mehdi Benallal qui mesure le poids du communisme qui reste dans l'intervalle des vies minuscules et des statues oubliées. Cela donne encore La Route de Cayenne (2021) de Christophe Clavert qui évalue entre la fin du 19ème siècle et aujourd'hui les connivences fatales du libéralisme, du naturalisme et du racisme. Cela donne enfin De la conquête qui ne raconte pas tant les premières années de la colonisation par la France de l'Algérie. Le film de Franssou Prenant préfère surtout montrer comment notre présent est remué, de part et d'autre de la Méditerranée, par l'hystérèse des faits historiques.

 

 

 

L'hystérie française sur l'Algérie trouverait ainsi l'un de ses foyers obscurs dans les effets d'hystérésis d'une origine refoulée, qui est un crime contre l'humanité.

 

 

 

Il y a à l'origine du film de Franssou Prenant tout un faisceau de circonstances : trois plans du port d'Alger plus un quatrième dont la durée les avait empêchés de trouver leur place dans Bienvenue à Madagascar (2015) ; une conversation au sujet des enfumades avec un ami réalisateur ayant porté des valises pendant la guerre d'indépendance algérienne, et qui a convaincu la cinéaste de tourner un film sur les débuts de la colonisation ; la publication du Rapport Stora remis le 20 janvier 2021 au Président de la République par l'historien Benjamin Stora et dont le propos, qui minore l'histoire de la conquête coloniale en se concentrant sur la Guerre d'Algérie et ses conséquences, reste captif d'une rhétorique morale et mémorielle, forcément consensuelle, et toujours apolitique. Quand De la conquête est projeté au FID-Marseille en juillet 2022, l'Algérie et la France commémorent les soixante ans d'un événement qu'ils ne considèrent cependant pas exactement. Car la fin de la Guerre d'Algérie ne coïncide en effet pas tout à fait avec l'indépendance algérienne.

 

 

 

Comme si le film de Franssou Prenant avait pris acte d'un écart dans l'actualité, qui est un hiatus interne au contemporain, ce présent que désobscurcit le passé.

 

 

 

Être contemporain, dit Giorgio Agamben en s'inspirant à la fois de Nietzsche et de Benjamin, de Barthes et de Foucault, consiste à revenir dans un présent où nous n'avons jamais séjourné. Être contemporain appelle alors à concevoir l'histoire comme une archéologie en suivant à la trace l'origine, l'archaïque qui ne cesse pas d'insister en battant sourdement dans l'histoire qui s'en voudrait parfois l'ensevelissement. De la conquête est un autre film de Franssou Prenant s'offrant au retour comme un recommencement. Elle qui revient à Alger et pour qui l'Algérie est un pays de l'enfance, elle qui a vécu à Alger avec ses parents entre 1963 et 1966 et qui y est retournée avec régularité jusqu'en 1980, elle qui y a même habité pendant dix ans entre 1999 et 2009, elle y revient à nouveau mais comme jamais. Préoccupée par l'origine de l'origine, hantée par l'enfance de l'enfance, autrement dit l'Algérie ensanglantée, conquise par l'armée française entre 1830 et 1848.

 

 

 

Il y a des enfants qui naissent ainsi, dans le viol et la rapine, papa violent et maman brutalisée. De la conquête parachève ainsi un mouvement critique de régression historique, amorcé par I am too sexy for my body, for my bo-o-dy (2012) et poursuivi avec Bienvenue à Madagascar. Un mouvement de régression au sens historique, critique et analytique d'un retour dans le refoulé, allant dans la caverne qui est le lieu d'un crime originaire, dans les grottes où périrent des milliers de natifs algériens, asphyxiés par les enfumades.

 

 

 

 

Un peuple a survécu

 

(le crime est partout)

 

 

 

 

De la conquête est le film le plus dur de Franssou Prenant, et paradoxalement aussi le plus doux. Dur quand sa bande-son est occupée par les voix récitant les textes, les uns écrits par des militaires, certains inconnus (deux grenadiers) quand d'autres sont encore célébrés aujourd'hui (comme Bugeaud et Saint-Arnaud), les autres rédigés par des civils inconnus ou bien connus (Alexis de Tocqueville, Jules Michelet, Victor Hugo, Ernest Renan), qui convergent dans le consensus d'une vaste entreprise coloniale qui a assumé ses horreurs en y accolant le projet d'exterminer. Parmi les voix, on reconnaîtra des amis, Christophe Clavert et Lamine Ammar-Khodja, dont l'amitié l'est aussi pour le cinéma. Alger qui comptait alors 50.000 âmes n'en compte plus que 20.000 une vingtaine d'années après sa conquête. La population indigène se voit, elle, amputée de son tiers quand la guerre coloniale s'achève après les émeutes kabyles des années 1870. Doux, le film l'est pourtant quand la bande-image s'offre aux faits quelconques de la vie quotidienne, hommes rassemblés sur les places et enfants de retour de l'école, chats dans les ruelles et badauds flânant dans les marchés.

 

 

 

Une vie qui est la vie malgré tout, malgré l'horreur des violences ayant présidé à sa naissance. Si le son est du côté de la mort, l'image l'est du côté de la vie qui y résiste.

 

 

 

Le film le plus douloureux de Franssou Prenant entend ainsi les paroles de civilisation qui sont des sentences de mort prononcées avant la naissance des gens qu'elle filme, et dont la résonance continue encore d'exercer ses effets délétères à travers les temps et les générations. C'est aussi le plus doux quand dure le doux qui est la douceur non innocente d'une vie sauvée du désastre de sa naissance.

 

 

 

Tous ces Algériens vaquant à leurs occupations, on doit aussi les voir ainsi : comme les descendants d'un peuple survivant. Entre le dur de l'histoire et la douceur du présent, se tient un miracle : qu'un peuple ait survécu, et qu'il y ait réussi par les armes. On ne finit pas sur l'écho des guerres amérindiennes sans se dire que l'Algérie aurait pu être anéantie par le feu et le fer de la colonie.

 

 

 

Franssou Prenant rejoue donc la division moderne de l'image et du son en faisant jouer l'anachronique qui permet à l'histoire critique de se faire archéologie, attentive non plus seulement à l'éternel qui passe dans chaque instant, mais à l'origine qui bat dans le présent. L'anachronique, non seulement se refuse aux linéarités chronologiques de l'historicisme, mais reconnaît encore dans l'image une exubérance (dirait Georges Didi-Huberman), soit une excentricité relative à la complexité et l'hétérogénéité des temps qui l'habitent. Un paquebot arrive dans la baie d'Alger et ses soutes sont grosses d'abominations qui viennent de loin dans le temps, bientôt un bicentenaire. Une série de plans liant un ballon rose et un tir de spahis à l'occasion d'une fantasia, des grenades (le fruit) et des grenadiers (les soldats) indique la lucidité d'un regard sans innocence sur l'archéologie des joies les plus élémentaires du présent. Une tempête de sable revenue d'un vieux plan africain se connecte avec les dunes dont les plis finement dorés ferait un lit à l'histoire, comme endormie d'un sommeil d'or. Une fumée épaisse noircissant le ciel y fait voir la hantise des enfumades.

 

 

 

Le contemporain est anachronique, présent et passé s'y succèdent moins qu'ils coïncident sans cesser d'être disjoints. Le contemporain est explosif. Il dit le crime est partout. Il répète le crime est partout, en voyant avec le même élan de la disjonction comment un peuple aura réussi à survivre au programme de son anéantissement.

 

 

 

 

Le contemporain est explosif

 

 

 

 

De la conquête s'ouvre par une trahison. Le roi Charles X promet le respect au Dey, représentant de l'empire ottoman à Alger, à qui la France doit une dette énorme ayant permis à Napoléon d'entretenir sa Grande Armée. Les promesses ne seront pas respectées, les conditions d'une reddition honorable bafouées. La conquête a commencé, salement, rien d'héroïque là-dedans. La France qui a échoué en Europe en ayant perdu l'Amérique doit reconduire ses ambitions en Afrique. L'empire sera dès lors colonial en pouvant s'acoquiner sans problème avec la république. La première partie du film de Franssou Prenant se concentre sur la première Bataille d'Alger, la résistance organisée par l'émir Abdel Kader, et la poursuite d'une conquête justifiant, avec les enfumades, ainsi celle du Dahra du 18 juin 1845 (entre 700 et 1200 victimes), et l'« emmurade » des Sbehas d'août 1845 (500 victimes), l'usage du verbe exterminer dans l'acception que l'on donnait à ce terme il y a un siècle.

 

 

 

Pas la peine, alors, de nous faire le sale petit coup de l'amalgame. Exterminer est le verbe alors employé aux côtés du mot d'annihilation, attestés par l'archive des documents historiques. L'anachronique rappelle alors à des termes aussi saturés d'histoire qu'ils engrangent des horreurs appartenant à des séquences historiques antérieures et spécifiques.

 

 

 

On ne peut cependant s'empêcher de penser au Discours sur le colonialisme (1950) d'Aimé Césaire. Le constat d'une décivilisation par le colonialisme des représentants de la civilisation blanche invitait alors le poète martiniquais à penser le rapport existant entre l'impérialisme occidental à l'extérieur des frontières du continent européen et celui qui vient de s'y exercer avec une brutalité génocidaire inouïe, dans le nazisme.

 

 

 

Un interlude survient alors, une pause haïtienne chantée par le duo Claudette et Ti Pierre. Chanter le 18 mai 1803, c'est rappeler que la fête nationale haïtienne a pour origine l'action du général Jean-Jacques Dessalines déchirant la partie blanche du drapeau français, suivie par celle de Catherine Flon cousant les parties rouge et bleu pour en faire le nouveau drapeau. Penser à une chose, c'est penser à autre chose dit-on dans Éloge de l'amour (2001) de Jean-Luc Godard. Penser à un peuple c'est penser aussi à un autre peuple. Aller à Alger c'est penser à Madagascar ; y revenir c'est penser à la conquête de l'Algérie, c'est penser aussi à la révolution haïtienne étouffée sous le plomb des créances françaises. C'est par un autre biais que De la conquête fait disjoncter l'actualité quand elle a été en 2021 celle du bicentenaire de la mort de Napoléon.

 

 

 

L'histoire a des dialectiques dont les coutures font cisaille en ayant pour revers ceux qui la cousent à rebrousse-poil. Contre la grande couture de l'histoire épique et monumentale, s'opposent les cousettes fraternelles de la tradition des opprimés, arpètes des deux côtés de la Méditerranée. Il est vrai aussi que les généraux d'Afrique ont réprimé l'insurrection parisienne de juin 1848 avec une violence déjà largement expérimentée en Algérie. Charles Fourier, Victor Considérant et, plus tard, Prosper-Olivier Lissagaray ont en leur temps respectif compris ce que le libéralisme de Tocqueville et l'humanisme de Victor Hugo les auront empêchés de saisir.

 

 

 

 

Un spectre hante la France contemporaine,

 

celui du colonialisme

 

 

 

 

La seconde partie du film de Franssou Prenant revient à Alger, éternel retour mais à rebours. On avance toujours à reculons. Certes rudimentaire, non industriel, le gazage massif des populations indigènes a été bel et bien réel. Ce premier récit cède place à celui de la destruction de la cité mauresque et sa reconstruction selon des standards européens indexés sur une politique coloniale de peuplement. De la conquête dispose d'une actualité critique si explosive que le film fait trou dans la récente campagne des élections présidentielles. Les intoxiqués du « grand remplacement » sont ainsi rappelés à la dimension délirante, voire quasi-psychotique, d'un refoulement des origines qui s'apparente à une forclusion, et qui se dit en prêtant aux personnes d'ascendance coloniale un projet qui a été celui d'un colonialisme dont ils se réclament en s'en disant les héritiers.

 

 

 

Coloniser en Algérie a d'abord été exterminer ; coloniser a ensuite été à Alger grand-remplacer.

 

 

 

Cela se montre, qui ne demande aucun repentir mais du cinéma, autrement dit un travail de documentation qui ne se suffit pas des premières lectures de Charles-André Julien et François Maspero (et le fantôme du père, André Prenant, qui revient pour un cours d'histoire-géo le temps d'un beau plan), suivi par un travail de filmage (incluant des prises non utilisées de 2009-2010, et les rushs d'un tournage exceptionnel en 2017 dans l'arrière-pays algérien), et un travail de montage (dans les archives personnelles, ce stock d'images super-8 tournées entre 1986 et 2004 désormais numérisées), images et sons comme presque toujours montés simultanément et dont le montage se fait en spirales, par intervalles.

 

 

 

On retrouve dans De la conquête les ponctuations de Paris, mon petit corps est bien las de ce grand monde (1999). Elles reviennent comme des vagues, la place de la République en travelling circulaire dans un sens et inversement, le carrousel des cartes postales et les ailes du Moulin Rouge vues de dos. Ça tourne, ça tourne, l'histoire revient mais divisée, comme l'éternel retour l'est. Diplopie : on louche parce que c'est louche. Cela s'entend et cela se voit mais écoute et regard sont non réconciliés. Une non-réconciliation dans l'attente de sa rédemption qui ne peut venir qu'après coup, et dont prend acte un cinéma moderne qui ne l'est qu'en critiquant radicalement la modernité.

 

 

 

Un spectre hante la France contemporaine, celui du colonialisme. Ce spectre hante les images de Franssou Prenant, sûrement depuis Paradis perdu (1975). Il connaît aujourd'hui son point d'explicitation maximale, paroxystique, qui fait mal et dont le mal est nécessaire en forgeant la tradition des opprimés. Il n'y a pas, il n'y a plus un plan signé Franssou Prenant où, dorénavant, ne se ferait pas sentir la résonance du discours colonial assumant l'horreur de son projet. Le paradis perdu de l'enfance a des cavernes où vivent des dragons. L'enfance les voit et les affronte.

 

 

 

Franssou Prenant voit. Elle voit l'origine dans les flaques d'eau et les ombres, dans les contre-jours et les miroirs, dans les spirales et les girandoles, ce devenir qui se double d'un revenir : l'origine qui a été l'horreur coloniale. Mais l'enfance aussi qui est celle d'un miracle, le miracle d'un peuple encore là.

 

 

 

De la conquête est un film de salut public au sens où, radicalement, on l'entendait en 1793.

 

 

 

30 août 2022


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