MarseilleS (2022) de Viviane Candas

La Marseillaise

Le film sera peu vu et pourtant c'est vrai : MarseilleS est un film d'une importance capitale pour nous et pour aujourd'hui. Il est déjà important en ceci qu'il ouvre le champ miné du présent en trouvant dans ses profondeurs abandonnées les mines de charbon du passé. La vérité consiste à voir en effet que le présent, celui de la banalisation de l'extrême-droite, se comprend moins avec le passé récent qu'à partir de nappes de passé plus éloignées.

 

 

MarseilleS de Viviane Candas donne ainsi à clarifier, avec conviction et lucidité, les raisons d'une idéologie obscure – rance France – dont l'hégémonie a pour foyer critique les impensés de la colonialité et ses conséquences, parmi lesquelles la guerre d'indépendance algérienne.

L'hégémonie du café du commerce

 


 


 

Les rhéteurs actuels de la haine sont nés dans ce marais-là, ce café marseillais où les pseudo-arguments d'aujourd'hui sur la guerre civile qui vient en étant une guerre de civilisation apparaissent pour ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être en réalité : des propos de comptoir éructés par de vieux aigris. Pas la peine de les citer, on les aura tous reconnus, certains même originaires du Liban et d'autres d'Algérie. Ce sont les nouveaux bistrotiers qui ont depuis pignon sur rue, des réseaux dits sociaux aux médias férocement patronaux, pour dire tout haut, micros et costards, ce qu'ils proféraient déjà à l'abri du café d'en bas.

 

 

 

La médiatisation du racisme et sa banalisation ont pour berceau un café du commerce marseillais : le commerce des opinions, du ressentiment et ses addictions, avec ses penchants obsidionaux comme une remontée d'aigreur au milieu des vapeurs d'alcool. Une macération, implosive-explosive.

 


 

Marseille aura donc été un laboratoire pour l'extrême-droite. Cela, la série marseillaise de Jean-Louis Comolli l'avait amplement documenté mais Viviane Candas y ajoute une autre profondeur de champ qui n'est qu'à elle. La réalisatrice dialectise ainsi le passé pour historiciser le présent et, en sautant par-dessus des passés récents (les attentats de 2015 ou la loi de 2004 contre les filles voilées), elle peut voir comment le mal vient de plus loin. Années 60 d'une immigration ouvrière et des bidonvilles accompagnant les violences de la décolonisation. Années 70 d'un backlash avec la crise pétrolière qui est aussi l'histoire de la nationalisation du pétrole algérien et celle des meurtres racistes de 1973. Années 80 des premières victoires électorales du Front National utiles alors au PS en favorisant la division de la droite, cette décennie qui est aussi celle des émeutes algériennes de 1988 et de ses répercussions françaises.

 


 

MarseilleS prend soin de nous en prenant soin de qui l'a tourné, s'interrogeant sur les amis disparus et le sens de leur trajectoire après coup, destinal. Les uns qui ont tenu bon au nom de positions qui demeurent les bonnes, les autres qui ont préféré céder à l'appel de la xénophobie quand ce n'est pas du racisme : tous composent la solitude peuplée de Viviane Candas et le chœur dissonant de ses propres interrogations qui rejoignent les nôtres, lancinantes, et qui déchirent le ventre.

 


 

L'extrême-droitisation du champ politique a une histoire qui remonte à loin, le film le montre très bien. Plus d'une histoire en réalité, scandée par des dates (1962, 1973, 1983, 1986, 1988) et les événements auxquels elles sont associées (fin de la guerre d'indépendance algérienne, ratonnades marseillaises et attentat du consulat d'Alger, marches contre le racisme et pour l'égalité, percée électorale du Front National, guerre civile algérienne). Des histoires qui s'incarnent dans des gens qui pensent d'où ils arrivent, qui pensent ce qui leur arrive et qui pensent ce dont ils héritent.

 


 

Des histoires comme des strates, toute une stratification dont les archives et leur montage ont la garde. Le montage démonte ainsi la chronologie en en remontant les couches de façon spiralée, spirales des visages d'amis disparus et d'enfants qui ont grandi en écopant de nouvelles situations.

 


 


 

Panser le présent

 

du point des gens qui pensent

 


 


 

Les gens parlent et pensent, bien ou mal mais mais enfin ils pensent et MarseilleS pense du point des gens qui ont été filmés. Et s'ils ne sont pas tous des amis, loin de là, la pensée qui se confronte et se contredit en étant capitonnée de points saillants d'antagonisme est celle d'une hospitalité accordée à tous, y compris à la parole des adversaires nécessaire à entendre pour mieux la combattre. Une hospitalité qui est une amitié donnée à l'image malgré l'inimitié revendiquée par ceux qui ont tout intérêt à voir abusivement chez les autres la réalité de leur propre séparatisme (on le sait, un refoulement a toujours pour complément un défouloir).

 


 

Moyennant quoi, MarseilleS est un grand film marseillais parce qu'il voit la cité phocéenne divisée, entre l'amitié et l'inimitié, entre le repli sur soi et l'hospitalité, en faisant le choix politique de l'autre quel qu'il soit plutôt que de s'enfermer dans la rengaine du pareil au même. Un grand film sur la parole à Marseille : Marcel Pagnol qui paraît d'abord si loin ne l'est finalement pas tant que cela.

 


 

Parmi les personnes que Viviane Candas a filmées, il y a un éblouissement qui a fait notre émotion. C'est Fatima Bendeddouche-Haggoug, l'amie de Marseille. Son intelligence n'est pas qu'affaire de conscience et de lucidité, mais aussi d'expérience et de sensibilité qui en représentent au fond la condition existentielle. Fatima est un immense personnage de cinéma comme on en voit si peu dans le cinéma documentaire, voire dans le cinéma tout court (rien à voir avec celle de Philippe Faucon, figure d'une discrétion dans le désir d'intégration qui s'oppose forcément à l'indiscipline des enfants). Fatima incarne ce qu'il y a de pensée dans les gens à qui l'on ne reconnaît pas beaucoup d'autorité, donnant par exemple en 1986 les moyens de considérer les sidérations d'une époque, la nôtre, tentée par l'hypothèse néofasciste.

 


 

Il faut insister en disant à quel point l'idée d'une rencontre entre Fatima, accompagnée en la circonstance par le journaliste André Bercoff, et des militants frontistes dans leur bar préféré est incroyablement culottée. Fatima ne lâche rien, vaillante, impressionnante face à ses contradicteurs qui bafouillent (ou baragouinent, c'est amusant de l'écrire ainsi) ce qui se remâche ad nauseam aujourd'hui. Voilà qui est d'une netteté imparable : le blabla du séparatisme et de la guerre civile a pour arrière-plan inversé la ghettoïsation des bidonvilles et la présence coloniale en Algérie. Ce qui est autrement symptomatique, c'est aussi la trajectoire personnelle du journaliste que Viviane Candas fait bien de rappeler à la fin, l'homme de gauche rendu depuis au consensus islamophobe.

 


 

MarseilleS est un film endeuillé des amis disparus, les uns parce qu'ils sont morts, les autres parce qu'ils se sont en chemin perdus.

 


 


 

Marcher sur deux pieds à égalité,

 

archéologie et généalogie

 


 


 

MarseilleS est un film au travail, les coutures craquent. L'essai documentaire de Viviane Candas est au travail d'une pensée critique qui nous permet de panser les crises du présent qui ne sont pas seulement que des violences symboliques. Il y arrive en marchant sur ses deux pieds à égalité, tenant à la fois de l'archéologie et de la généalogie. D'un côté, parce qu'il met à la disposition de notre regard des archives personnelles exceptionnelles (les activités d'une antenne libre, Radio Galère, également l'incroyable rencontre, et vraiment très audacieuse, organisée dans le bistrot entre Fatima et les militants frontistes). Leur montage avec d'autres images d'archives établit des continuités par-dessus des béances impensées comme le couteau du légionnaire Jean-Marie Le Pen, largement utilisé alors qu'il était mobilisé en Algérie.

 


 

MarseilleS remet ainsi dans le bon sens l'interrupteur, celui de l'historicisation du présent.

 


 

La ville de Marseille apparaît alors comme un accélérateur de particules, c'est le site d'une guerre franco-algérienne qui n'aurait en fait jamais cessé. La cité a aussi servi de laboratoire d'une doxa fétide dont la banalisation a pour condition la marginalisation, soit la mise au ban d'une large partie de la société accusée du mal dont elle souffre en premier lieu : la ségrégation et la ghettoïsation.

 


 

Marseille est aussi une cité martiale, celle d'une guerre de basse intensité. C'est pourquoi MarseilleS est un film parfaitement contemporain, à la fois un vigoureux contrechamp à BAC Nord et le meilleur antidote à une actualité électorale asphyxiée par l'hégémonie du racisme de comptoir.

 


 

L'archéologie ne suffit pas, il faut encore de la généalogie parce que le film de Viviane Candas raconte aussi une histoire familiale, celle de Fatima, qui charrie avec elle de puissants courants d'Histoire. Là encore, les propos témoignent d'une intelligence partagée, celle de Fatima qui pense la question du racisme en l'accolant à la question sociale, celle aussi d'un des fils qui rappelle que les pères ont cru au mythe du retour au pays d'origine un peu comme les Grecs croyaient à leurs mythes selon Paul Veyne, c'est-à-dire avec peu de crédulité et, même tacitement, beaucoup de distance critique.

 

 

 

Des contradictions aussi, avec la réalité d'une réislamisation qui a des origines multiples, la récupération et le dévoiement par SOS Racisme et le PS des grandes marches contre le racisme et pour l'égalité des années 1983-1984, la victoire électorale du FN qui impose progressivement la lepénisation du champ politique à l'ère de sa médiatisation élargie, le contexte de la guerre intérieure algérienne des années 90 et l'immigration qui devient un problème quand le compromis fordien saute à la suite des coups de boutoir du néolibéralisme. Des contradictions qui invitent encore les uns à parler de communauté musulmane quand d'autres estiment qu'il y a autant de trajectoires individuelles dont l'hétérogénéité contredit l'idée d'une homogénéité communautaire.

 


 

Et puis d'autres beautés encore, comme la jeune Aïssaya rencontrée en 1986 et devenue aujourd'hui une psychiatre dont l'intelligence relaie la lucidité de Fatima. L'analyse des éléments paranoïaques du discours d'extrême-droite, articulée à la dimension spéculaire du regard de l'autre obligeant le racisé à se voir depuis les yeux du raciste (on pense forcément à Frantz Fanon), débouche sur un constat pertinent politiquement : la revendication de citoyenneté a reculé aussi au profit de celle de l'identité. La culturalisation de la question sociale à laquelle les dominés participent résulte ainsi d'une dialectique à laquelle participent activement les dominants, qui accusent de séparatisme ceux dont ils veulent se séparer absolument parce qu'ils incarnent l'immense blessure narcissique de la défaite française et de la perte de l'Algérie, en laissant hors de toute critique le capitalisme.

 


 

MarseilleS fait donc mieux que de didactiser, même s'il didactise beaucoup parce que l'Histoire a des couches et des intrications dont la complexité exige encore le passage obligé des synthèses. Déjà parce qu'il dialectise l'hétérogénéité de ses matériaux, avec deux tournages en argentique datant de 1986, avec d'autres archives filmées, en particulier de 1973. Et puis le numérique, avec un tournage en studio de 2018 en compagnie des trois fils de Fatima, auquel on doit ajouter une visioconférence avec des étudiants américains et où intervient Aïssaya. Il y a du pluriel, donc, parce qu'il y a plus d'une histoire dont notre misère politique est faite, les histoires qui racontent que les gens pensent et qu'il faut leur faire confiance parce que c'est du point des gens que se construit toute politique.

 

 

 

Parmi ces histoires, il y a celle qui murmure des douleurs intimes, le désarroi personnel de Viviane Candas face à un présent qu'il faut affronter dans la nécessité d'en saisir les linéaments.

 


 

C'est seulement ainsi que MarseilleS peut penser la situation en pensant du point des gens qui pensent, et c'est ainsi que son autrice panse ses blessures personnelles qui sont les nôtres, notre part impersonnelle, celle en dehors de laquelle il n'existe pas de vraie politique.

 


 


 

Un retour au titre et l'histoire d'un héritage,

 

celui de la Révolution

 


 


 

MarseilleS sera peu vu, aucun distributeur à l'horizon. Il sera cependant montré, sa réalisatrice y tient en faisant confiance aux salles art et essai et aux réseaux militants. Cette faible visibilité raconte autrement, et symptomatiquement, comment le paysage cinématographique ne participe pas toujours à faciliter la pensée de ce qui nous arrive depuis longtemps. MarseilleS nous a pourtant enthousiasmés comme rarement ces derniers temps un documentaire français l'aura fait. Les seules œuvres auxquelles on pense sont un film et un roman, Rock Against the Police de Nabil Djedouani (on rêverait à ce propos d'un double programme) et le dernier polar de Dominique Manotti, Marseille 73.

 

 

 

MarseilleS ouvre ainsi du champ en dépliant plusieurs pans et plans d'une réflexion qui s'inscrit dans la chair des vies et des amitiés. Le film pense beaucoup, il panse aussi des blessures dont on sait aussi qu'elles sont inguérissables et avec lesquelles il faut tenter de vivre.

 


 

Le film n'est pas sans défant. Par exemple, le titre : MarseilleS, on le comprend aisément, Marseille au pluriel, plus d'une histoire marseillaise, plusieurs histoires qui ne sont pas minuscules mais majuscules. Toutefois, un autre titre n'a pas cessé de s'imposer à l'esprit : La Marseillaise. On le trouve à la fois plus simple et plus fort. D'abord il remet au centre Fatima. Ensuite on voit bien qu'elle allégorise moins la République qu'elle est une authentique enfant des Lumières et de la Révolution, en sachant si bien se servir de sa raison. Enfin, sa puissance d'incarnation est telle qu'elle nous sauve des Samia et Fatima qui font l'habituel d'un cinéma français progressiste qui l'est au fond si peu. Un grand ancêtre ici, c'est Jean Renoir, avec sa Marseillaise produite par la CGT, dont le spectre passe en illuminant les plus belles clairières de Nous (2020) d'Alice Diop.

 


 

La Marseillaise de MarseilleS s'inscrit légitimement dans cette histoire pluriséculaire, histoire(s) de la politique et du cinéma, histoires de la gauche, du cinéma français et de son rapport à la Révolution.

 

 

 

2 mars 2022


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